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Société & Culture

POURQUOI TANT D’ARTISTES EN MARTINIQUE SE TAISENT ?

today17/02/2026 4

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En Martinique, rares sont les artistes (Chanteurs,artistes contemporains,etc..) qui critiquent ouvertement les institutions culturelles ou les circuits de financement. Peur de perdre des subventions ? Pression sociale ? Dépendance structurelle ? Pendant plusieurs semaines, nous avons interrogé des créateurs, producteurs et acteurs du secteur culturel. Tous décrivent un même climat : celui d’un silence stratégique.

Un écosystème sous perfusion publique

La majorité des projets artistiques en Martinique repose, directement ou indirectement, sur des financements publics : subventions territoriales, dispositifs d’aide à la création, résidences, appels à projets.

Dans un territoire où le marché privé reste limité et où les mécènes sont peu nombreux, l’argent institutionnel constitue la principale source de survie.

« Ici, si vous perdez l’accès aux dispositifs publics, vous perdez presque tout », confie un metteur en scène qui a accepté de témoigner sous couvert d’anonymat. « Il n’y a pas de plan B. »

Officiellement, aucune pression n’existe. Officieusement, plusieurs artistes évoquent des refus inexpliqués, des dossiers « mis en attente », des projets jugés « non prioritaires » après des prises de position publiques jugées critiques.

Aucune preuve formelle de censure. Mais une réalité économique qui rend la contestation risquée.

L’insularité comme amplificateur

Dans une île de moins de 400 000 habitants, les réseaux sont courts. Les programmateurs, élus, techniciens, journalistes et artistes se croisent quotidiennement.

« Tout le monde se connaît », résume une plasticienne. « Si vous critiquez une politique culturelle, vous critiquez aussi quelqu’un que vous verrez demain dans un bureau, sur un plateau ou dans une commission. »

Les réseaux sociaux renforcent cette exposition permanente. Une publication engagée peut circuler rapidement et marquer durablement une réputation.

Résultat : beaucoup choisissent l’autocensure. Non par adhésion au système, mais par prudence.

Un engagement encadré

Le paradoxe est frappant : les institutions valorisent l’« engagement artistique ». Les appels à projets mettent en avant les thématiques sociales, mémorielles ou identitaires.

Mais plusieurs professionnels interrogés soulignent une ligne implicite : la critique doit rester symbolique, esthétique, poétique.

« On peut parler d’histoire, d’esclavage, d’identité. Mais si vous commencez à interroger directement la gestion actuelle, les politiques publiques ou certains choix économiques, vous devenez gênant », explique un musicien.

L’engagement est accepté, à condition qu’il ne vise pas frontalement les décideurs contemporains.

Le poids de la précarité

Au-delà des pressions supposées, la précarité structurelle joue un rôle majeur.

La vie chère, les coûts de production élevés, l’étroitesse du marché local fragilisent les carrières artistiques. Perdre une résidence, une diffusion ou un partenariat peut mettre en péril l’équilibre financier d’un créateur indépendant.

Dans ce contexte, le silence devient parfois une stratégie rationnelle.

« Ce n’est pas de la lâcheté », insiste un comédien. « C’est du calcul. Si je parle trop fort, je ne joue plus. »

Une censure sans texte

  • Aucune loi ne limite la liberté d’expression des artistes en Martinique.
  • Aucun document officiel n’interdit la critique.

Pourtant, le sentiment d’un cadre implicite revient dans la plupart des entretiens réalisés.Les mots employés sont révélateurs : « devenir problématique », « être catalogué », « griller son nom ».

Il ne s’agit pas d’interdiction formelle, mais d’un climat perçu comme dissuasif. Une régulation sociale plus qu’une censure administrative.

Le risque de l’effacement

Plusieurs artistes évoquent une forme d’exclusion silencieuse : moins d’invitations, moins de collaborations, moins de relais médiatiques.

« On ne vous attaque pas », explique une chorégraphe. « On vous oublie. »

Dans un territoire restreint, cet effacement peut suffire à freiner une carrière.

Un malaise latent

Derrière les façades officielles vernissages, festivals, inaugurations un malaise s’exprime en privé.

Certains évoquent une accumulation de frustrations, un besoin de parole plus libre. D’autres redoutent une fracture générationnelle entre artistes installés et jeunes créateurs moins enclins au compromis.

Pour l’instant, le silence domine. Mais il ne signifie pas l’absence de tension.La question demeure : ce modèle culturel, fortement dépendant de financements publics et structuré par un réseau insulaire serré, peut-il encourager une critique véritablement indépendante ?

En Martinique, la réponse reste prudente. Publiquement, en tout cas.

Paul Julio

Écrit par: Paul Julio

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